Pièce vue précédemment en ces lieux : Othello, mise en scène de Gilles Bouillon, il y deux ans (pièce littéralement géniale, mise en scène sobre mais frappante, beaucoup marqué les esprits ou en tout cas le mien).

Dans la première scène, des comédiens, une metteure en scène, son assistante et le dramaturge trinquent, dans une félicité un peu hésitante qui laisse présager les accrocs à venir, à leur nouveau projet théâtral, le Projet Conrad. Il s’agit d’adapter une nouvelle de Joseph Conrad, L’Avant-poste du progrès (tout en ayant ses autres œuvres en tête, dont notamment Au coeur des ténèbres). C’est le récit de deux Belges envoyés au fin fond du Congo pour y créer un comptoir destiné au commerce de l’ivoire, les deux hommes sombrant peu à peu dans la folie face aux “esprits malins” qui hantent la jungle. Avec l’élection de Barack Obama en arrière-plan omniprésent, on s’interroge, on débat, on lit, et on répète cette pièce qui veut à travers l’adaptation de la nouvelle de Conrad aborder les thèmes de la colonisation, de la relation entre le Blanc et le Noir (qu’on doit désigner comme tels, et non comme Européens et Africains, comme le souligne malicieusement un des comédiens) d’hier et d’aujourd’hui. Après cette première partie, qui révèle donc les coulisses de la création d’une pièce avec son travail théâtral, une deuxième partie présente la générale de la pièce.
L’idée initiale d’une pièce dans la pièce, où on montrerait non seulement la phase de répétition et de questionnements engendrés par ces thèmes épineux et complexes, mais aussi le résultat final de cette recherche, ne manque pas d’intérêt. C’est comme jeter un oeil derrière le rideau, s’approprier en tant que spectateur du long processus de recherche qui va faire une pièce. Mais cette idée initiale comprend aussi la faiblesse de la pièce. Dans la première partie, les comédiens et la metteure en scène discutent des idées ayant trait à leur sujet, par exemple les causes de la colonisation (les matières premières, mais aussi l’évangélisation, le nationalisme et la foi dans une idéologie qu’on appelle le progrès). Ils réfléchissent également à la position que doit prendre la pièce, et notamment la nécessité d’y évoquer à la fois le point de vue du colonisateur et du colonisé, de faire le lien avec notre époque. Parmi tout ce petit monde, certains sont blancs et certains sont noirs ; et la tension se crée malgré leur amitié sur ce qu’il faut dire ou faire voir. A la fin de cette première partie, les désaccords ne sont pas réglés et il est évident que la metteure en scène comme les comédiens ne savent pas ce qu’ils veulent réellement montrer.
La deuxième partie – la générale – est le reflet de cette incertitude et de ces différends : la pièce est “objectivement” mauvaise. Elle présente mollement les deux points de vue du colonisateur et du colonisé, mais les deux sont des caricatures ne soulevant pas vraiment d’enjeu, les deux Belges étant présentés comme des fieffés crétins et donc des cibles faciles et grotesques, et la figure du Noir étant essentiellement incarnée dans le personnage de Gobila, sorte de sorcier vaudou et… bref, voilà, un sorcier vaudou. C’est visuellement frappant, mais la tension se perd puisque nous savons, spectateurs, comment l’histoire se termine (la fin ayant été évoquée dans la première partie de travail de recherche). La pièce (et je parle toujours de la pièce dans la pièce) ne nous apprend rien de particulier sur la colonisation, ni n’apporte un éclairage particulier. C’est l’adaptation un tantinet mal ficelée de la nouvelle de Conrad, point.
C’est ainsi que la générale débouche sur une dispute entre l’assistante de la metteure en scène et cette dernière sur la qualité de la pièce. Un jeune noir prend alors la parole pour remercier au contraire la metteure en scène d’avoir parlé de la colonisation et entame une chanson en rap sur le métissage et ses bienfaits… Et c’est là où, je n’ai pas d’autre expression en tête, ça fait mal. Dans une audience à 98% composée de blancs, voilà qu’un acteur prend le rôle du spectateur noir de théâtre (quasi inexistant autrement) pour louer les bienfaits d’une pièce qui ne sera vue dans la réalité que par une certaine catégorie de la population (non d’origine étrangère, relativement aisée, mais ainsi va la vie et les statistiques de la culture…). Vous percevez la gêne ? On loue un acteur pour combler dans une pseudo-fiction cette absence qui est au contraire très réelle. C’était d’autant plus maladroit que le rap sur le métissage était un peu cliché et pas vraiment convaincant – même pour les lycéens qui étaient assis derrière moi et dont j’ai entendus les rigolades et les “non mais c’est qui c’type ?”.
Au final, si l’idée de la pièce dans la pièce comprend aussi la faiblesse du Projet Conrad, c’est que je ne perçois pas réellement l’intérêt de nous présenter quelque chose de mauvais et de mal achevé et qui est assumé comme tel. Certes il est important de nous dire la difficulté de traiter de tels sujets, mais à quoi cela sert-il de nous montrer une pièce qui ne nous apprend pas grand chose ? Je crois en même temps que l’idée était faible en soi. Car si les débats de la première partie aboutissait sur quelque chose de concluant, une position nette et des idées approfondies, dans ce cas-là la générale aurait été bien, la pièce aurait parlé d’elle-même, et nous n’aurions pas eu besoin de la première partie et de cette sorte de mise en abyme de la pièce dans la pièce pour dire explicitement toutes ces idées sur la colonisation.
Des idées évoquées dans la première partie (le terme de “décolonisation” lui-même, la responsabilité du colonisé, l’enfer qu’ont pu vivre des colons, etc.) sont plutôt intéressantes ; l’intervention du jeune à la fin a le mérite de souligner qu’on n’en apprend peut-être pas assez sur la colonisation à l’école. Mais finalement, ces pistes de réflexion ne sont pas véritablement creusées et tout cela reste, dans la tête du spectateur, au stade d’un brainstorming théâtralisé. C’est bien dommage, car on ne doute pas de la sincérité de la démarche du metteur en scène et des comédiens, mais les bonnes intentions ne suffisent malheureusement pas.