(Pièce vue précédemment en ces lieux : aucune)
Je ne connais pas très bien et je ne suis pas non plus une fan absolue de Macbeth (j’avais commencé à le lire dans sa version originale, bon, ça ne m’avait pas follement emportée). Mais la représentation donnée par la compagnie de Declan Donnellan, Cheek by Jowl (“joue à côté de la mâchoire” littéralement, une expression qui veut dire “très proche” et qui est tirée d’une autre pièce de Shakespeare, Songe d’une nuit d’été) a pour résultat une pièce fascinante et très impressionnante dans tous les sens du terme, impressionnante car ce drame très sombre explore les aspects les plus noirs de la nature humaine, impressionnante par la mise en scène, qui recrée avec brio une atmosphère mystérieuse et oppressante, et impressionnante enfin d’un point de vue technique et notamment concernant le jeu expressif et nerveux des comédiens.
Macbeth, duc de Glamis et valeureux chef des armées du roi Duncan à qui il vient de lui remporter une victoire sur la Norvège, rencontre sur le chemin du retour trois sorcières qui lui annoncent qu’il sera sacré duc de Cawdor et futur roi. A partir de là, celui qui était un général loyal et courageux, va se transformer en un homme tiraillé par l’ambition et les plus noirs desseins, surtout après que des envoyés du roi lui aient confirmé la prophétie des sorcières, en lui annonçant qu’il est désormais le souverain du duché de Cawdor, le duc ayant été déchu après trahison au roi. Lorsque Macbeth fait part de la prophétie à son épouse, alors que le roi se rend dans leur château pour sceller leur amitié, celle-ci encourage Macbeth à forcer la main au destin et à tuer le roi dans son sommeil. Ce n’est alors que la première étape d’une longue déchéance vers le mal et la folie de ce couple gagné par la plus vile cupidité.
Si le mal – dans un sens pour ainsi dire manichéen le Mal – est le thème principal de la pièce : comment celui-ci peut-il s’emparer des êtres humains et les amener à commettre les actes les plus terribles jusqu’à tuer les innocents et faire régner la terreur sur un pays ; le personnage de Macbeth lui-même est beaucoup plus nuancé et en conséquence absolument fascinant. S’il possède bien l’ambition et l’envie d’occire le roi pour prendre sa royale place, il est dés le début consumé par le doute et la peur, et après l’acte, par le remords et la crainte des retombées célestes. S’il passe à l’acte, c’est moins parce qu’il en a les capacités que parce qu’il est encouragé par Lady Macbeth et les prédictions des sorcières, le poussant alors à accomplir comme sur un coup de tête cet assassinat. Il est là le courage des faibles, le courage qu’on ne puise que dans le soutien d’autrui, surtout si l’autrui a un comportement quasi maternel et protecteur ou si l’autrui relève du surnaturel. Macbeth est moins donc un être maléfique par essence qu’un homme aux ambitions finalement assez terrestres, manipulé comme une marionnette par des forces bien supérieures à lui et bien trompeuses, et qui sombre petit à petit dans une frénésie maléfique. Comme le souligne le metteur en scène dans cette vidéo, Macbeth traite finalement moins d’un couple qui commet un assassinat que d’un couple qui se rend compte qu’il a commis un assassinat, qu’il a fait quelque chose de terrible dont il n’arrive pas à percevoir dans sa pleine mesure toute l’horreur, un quelque chose qui finira par le submerger.
L’excellent jeu des comédiens qui interprètent Macbeth et Lady Macbeth traduisent cette vision de leurs personnages : Will Keen fait un Macbeth nerveux, dévoré d’incertitude et de faiblesse, quasi halluciné par sa folie meurtrière ; quand à Anastasia Hille, elle donne une Lady Macbeth fascinante, dont les accents de folie dans la voix laisse percevoir un certain déséquilibre, mais qui est également terriblement déterminée à commettre l’acte terrible, avant que le remords et la culpabilité ne la perde.
De tout cela, la mise en scène de Declan Donnellan en rend magnifiquement compte. Dés la première scène avec l’apparition des trois sorcières, sur une scène quasiment nue et avec un éclairage qui plonge dans les ténèbres, le public se retrouve dans une atmosphère extrêmement sombre, très mystérieuse et surtout qui respire la tragédie à venir. Cette atmosphère créée “simplement” avec cette lumière et cette scène nue et noire, ainsi qu’avec les habits des comédiens tous de noir vêtus, suffit à nous emmener dans la noirceur du drame. Aucun changement de décor pendant la pièce, et les acteurs n’utilisent quasiment aucun accessoire. Ainsi les flammes qui ravagent l’Écosse nous sont-elles recréés par le visage et la voix pleins de désespoir d’un Macduff ayant vu son pays dévasté. Ainsi les scènes de combats et de meurtres sont-elles mimées, ce qui donne lieu parfois à des morts quasi métaphoriques, mais qui n’en perdent aucunement en force. Grâce à cette atmosphère et au fantastique jeu des comédiens, la moitié du chemin est faite pour recréer la lande brumeuse, les murs des châteaux et le festin donné en son honneur quand Macbeth devient roi… Le reste du chemin est simplement effectué grâce à l’imagination du spectateur. Quelques “moyens” de mise en scène sont malgré tout utilisés qui rendent habilement certaines scènes encore plus poignantes, à l’image de la tête de Banquo assassiné qui semble flotter dans la nuit quand son fantôme revient hanter Macbeth, ou le violon crissant qui rend certains moments névralgiques encore plus terrifiants.
Le seul regret que j’ai pu avoir est que tout cela s’enchainait très vite et qu’à peine une scène était terminée que la suivante prenait place, ce qui ne laisse pas au spectateur le temps de souffler un peu, d’assimiler ce qu’il vient de voir. Surtout par exemple lorsque Macbeth meurt et que tout de suite après est couronné le nouveau roi d’Ecosse, ce qui semble placer la mort de Macbeth au même rang que les autres et en faire un évènement pas aussi important. Tout cela a pour principal bémol que ça a tendance à enlever de l’émotion à la pièce. Mais – pour une fois – je ne place pas l’émotion comme un critère très important. Ces autres sentiments que sont la fascination pour des personnages et la réflexion sur la nature de l’homme (si j’ose dire les grands mots!) compensant largement…
Mais c’était sans doute bien le seul petit bémol d’une pièce globalement très réussie, dont la maitrise tant au niveau des comédiens qu’au niveau de la mise en scène ne peut que laisser admiratif et transporté. Surtout cette atmosphère tragique et noire, ainsi que l’interprétation des deux personnages principaux étaient particulièrement impressionnants, cette dernière donnant lieu à un Macbeth et une Lady Macbeth tout à fait fascinants, dans tous leurs dilemmes, la folie, l’ambition et les doutes (pour résumer très vite la psychologie de personnages sur lesquels des livres de 300 pages ont sans doute été écrits). Je rajouterai également qu’entendre du Shakespeare dans sa langue originelle avec l’accent anglais est toujours un bonheur (même si on n’y comprend qu’un mot sur deux), mais ceci est une autre histoire!

Je n’ai pas l’habitude de poster des commentaires sur les blogs que je lismais j’apprecievotre blog .
[...] Version française de mon post sur cette mise en scène de Macbeth au théâtre de Sceaux datant du 21 février 2010 ici. [...]